Un barrage médiéval sur le Cosson

 
 
 

Commune de Chambord (Loir-et-Cher).

Nous sommes dans le Parc en zone interdite au public. C'est pourquoi, je m'avance à publier une carte.

Une maçonnerie m'avait été signalée par un agent forestier, des deux côtés de la rivière. Une première reconnaissance en hiver 2006 m'avait conduit, sur la rive sud, jusqu'à l'interruption située sur la carte au niveau des "ss" de Cosson. La zone est encombrée, l'interruption plus large que la carte ne le montre et profonde. Ilsemblait que la construction s'arrêtait en ce point où se trouvaient quelques fragments de tuiles à crochet.
La fonction était énigmatique : un mur, une passerelle avec des segments maçonnés et d'autres en bois ? ces derniers disparus ? Côté nord, aucun habitat visible dont les vivants auraient pu utiliser ce passage.
Le signalement avait été fait au S.R.A. comme étant un mur, de datation et de fonction inconnues.

L'hiver 2007 me retrouva sur les lieux avec la ferme intention de trouver une explication.
J'y allais avec une donnée nouvelle :
le cours du Cosson avait été régularisé au XVIIIe siècle (Monique Chatenet, Chambord, p. 178, pour la borne temporelle inférieure, et N II Loir-et-Cher 2, plan de la fin XVIIIe, si l'on peut faire fond sur celui-ci pour la rivière plus que pour le tracé du nouveau réseau routier, pour la borne supérieure).

La carte, à travers les courbes de niveau et les emplacements des fosses figurant les bras morts de la rivière, décrit l'ancienne vallée. On constate le déplacement vers le nord du Cosson canalisé.
Les eaux étant plus basses que l'année précédente dans le marais, la traversée se révéla possible. Le mur, érodé par les eaux jusqu'au XVIIIe siècle, traverse complètement l'ancien val et vient s'appuyer contre un épaulement de la rive sud.
La fonction devenait évidente : un mur qui barre une rivière est un barrage. On voit que l'axe du barrage est perpendiculaire à celui de l'ancienne vallée, et que l'ancien val s'élargissait en amont, créant ainsi "La Fosse des Isles".
L'extrémité nord du mur avait été rompue de la main de l'homme lors de la canalisation de la rivière.
L'archive A.N. Q1 463 permet de recréer le trajet dans le parc des envoyés du roi Henri II et de redonner un nom aux métairies (Mi) de cette époque, qui ont disparu des cartes et de la mémoire. La "métairie des Isles", documentée en tessons du XVIe, son époque d'abandon, en est un bel exemple.

Dernière étape : la datation.
S'agissait-il du barrage élevé sur l'ordre de Hugue de Châtillon, comte de Blois, en 1248 ? (Jean-Martin Demézil, Les Forêts du Comté de Blois, p. 164).
Selon Henri Delétang, en accord avec Dupré, ce barrage se situerait sur la commune d'Huisseau (Bulletin du Groupe de Recherches Archéologiques et Historiques de Sologne, t. 12, fasc. 1 - 2, 1990, (La Sologne et son passé, n° 7), p. 49. " De la même époque, puisque daté du 12 avril 1241, le testament de la comtesse de Blois, Marie d'Avesnes, femme de Hugues de Châtillon, mentionne un étang que son mari avait fait établir dans le Cosson, au-dessus d'Huisseau (désaccord sur les dates : ici, avant 1241).
Selon A. Dupré, une charte de juin 1248 place cet étang à proximité de Chambord ; cette retenue d'eau, qui n'existe plus, serait située dans le village de La Chaussée-le-Comte, commune d'Huisseau-sur-Cosson, auquel elle aurait donné son nom et où se verraient des traces de l'étang desséché ".

Sur ce sujet : Les moulins de La Chaussée et l'Etang de Chambord (sur ce site).

Simon Bryant, archéologue I.N.R.A.P. spécialiste du bâti, a examiné l'ouvrage des Isles et considère la maçonnerie totalement compatible avec cette fourchette : " Du XIIe à la Renaissance ".

Je ne peux imaginer qu'un tel monument puisse être contemporain du roi François. Les archives, abondantes depuis son règne sur tout ce qui concerne le château, bien sûr, mais aussi les travaux dans le parc, ne manqueraient pas d'en témoigner. Par ailleurs, nous sommes ici sur la limite est du parc en 1547 (beaucoup plus petit qu'aujourd'hui). Le roi, très attentif à sa clôture par des pieux ("planter et picquer paulx") qui pourrissaient et qu'il fallait remplacer (instructions de 1523, 1530, 1539), n'aurait pas manqué de donner des instructions concernant ce barrage s'il en avait été à l'origine. Celle-ci est probablement antérieure et remonte à la tutelle des comtes de Blois et à Bolonia.

En conclusion :
L'ouvrage réalisé aux Isles, est constitué, sur ses flancs, de deux parements en pierres assez soigneusement équarries, posées en lits, et au centre, d'un bourrage pierres-mortier très compact et résistant (là où le parement a disparu, subsiste le cordon central, saillant vigoureusement). Il est long de 215 mètres, large de 1,5 mètre, et traverse complètement l'ancienne vallée. Il a été brisé rive droite pour laisser place au nouveau lit du Cosson, et s'appuie sur un épaulement de la rive gauche. Il s'agit incontestablement d'un barrage. Si ce n'est pas celui du comte Hugues, quel est-il ? Il est, quel qu'en ait été l'initiateur, un ouvrage majeur.

 


 

 

 

 

 

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